Sorbonne Université, institution de renommée mondiale fondée à Paris en 1253, a annoncé en septembre 2025 son retrait du classement mondial des universités du Times Higher Education (THE). À partir de 2026, l’université cessera de transmettre les données nécessaires à son intégration dans ces classements, disparaissant ainsi de tous les futurs THE World University Rankings, Rankings by Subject et Impact Rankings.
Cette décision constitue une rupture majeure avec les pratiques établies et représente une critique explicite des méthodologies utilisées par les classements universitaires internationaux. Nathalie Drach-Temam, présidente de Sorbonne Université, explique que les données requises pour ces classements ne sont « ni ouvertes ni transparentes », rendant impossible la reproductibilité des résultats et empêchant les universités de s’approprier pleinement les critères d’évaluation.
Le problème des boîtes noires commerciales
Les classements internationaux fonctionnent selon Sorbonne Université comme des « boîtes noires » opérant dans un système fermé. Les méthodologies sur lesquelles reposent ces évaluations ne sont que partiellement divulguées, empêchant les institutions d’examiner et de contester les résultats. Pour une université de premier rang, continuer à transmettre ses données à des organismes commerciaux privés sans transparence méthodologique va à l’encontre de ses principes fondamentaux en matière de science ouverte.
Au-delà de cette opacité administrative, les classements universels amalgament des indicateurs quantitatifs très différents en un seul score global. Cette approche réductrice ne capture pas la diversité et l’impact multidimensionnel de l’ensemble des activités universitaires. Les critères retenus favorisent une vision limitée du succès institutionnel, privilégiant les notions de prestige et de réputation plutôt que les véritables contributions à long terme en matière de recherche fondamentale, de réussite étudiante et d’impact sociétal.
Des biais méthodologiques problématiques
L’une des critiques majeures concerne les biais intégrés dans les méthodologies de classement. En privilégiant les publications en anglais, ces systèmes avantagent certaines disciplines au détriment des sciences sociales et des humanités, dont les méthodes de publication et les langues de diffusion sont plus diversifiées. Sorbonne Université souligne également que ses politiques d’inclusion, de développement durable et de dialogue science-société ne peuvent pas être correctement reflétées par ces critères standardisés.
De plus, il existe un risque comportemental bien connu : les universités peuvent être incitées à adopter des mesures superficielles et temporaires pour améliorer leurs rangs plutôt que de se concentrer sur l’amélioration qualitative durable. Ce mécanisme perverti sape l’objectif fondamental que ces classements prétendent poursuivre.
Un engagement envers la science ouverte et l’évaluation réformée
Cette décision s’inscrit dans une stratégie ambitieuse de Sorbonne Université en faveur de la science ouverte et de la réforme de l’évaluation de la recherche. L’université est signataire de la Déclaration de Barcelone sur l’information scientifique ouverte et adhère à l’Accord COARA (Coalition for Advancing Research Assessment). Ces deux engagements préconisent d’éviter l’utilisation des classements d’organismes de recherche dans l’évaluation de la recherche.
Concrètement, Sorbonne Université avait déjà anticipé cette rupture en 2023 en décidant de ne pas se réabonner à Web of Science, base de données propriétaire. L’université n’a jamais été abonnée à Scopus, utilisée par THE pour le calcul de certains indicateurs. En lieu et place, elle privilégie des bases bibliographiques ouvertes comme OpenAlex pour analyser sa production de recherche et des bases de données ouvertes et transparentes pour évaluer ses performances académiques.
Un mouvement plus large de contestation
La décision de Sorbonne Université ne constitue pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans une tendance croissante d’institutions prestigieuses se retirant des classements mondiaux. Columbia University, Harvard Law School, Utrecht University et plusieurs instituts indiens se sont également distancés des systèmes de classement majeurs. Cette mobilisation collective reflète une remise en question fondamentale de la légitimité scientifique et de l’efficacité de l’industrie du classement, qui représente un marché d’un milliard de dollars tout en restant largement inaccessible au public.
Enjeux et perspectives
Bien que Sorbonne Université ait pris cette décision radicale, elle reconnaît les dilemmes auxquels font face les établissements universitaires. Même si les classements ne reflètent imparfaitement la qualité multifacette, ils exercent une influence considérable sur la perception publique et les décisions des étudiants. De plus, même lorsqu’une université refuse de transmettre ses données, l’industrie du classement continue à l’inclure en s’appuyant sur des informations limitées accessibles publiquement.
Cette situation souligne les contradictions inhérentes à l’écosystème actuel de l’enseignement supérieur, où la transparence reste un objectif lointain malgré les efforts croissants de réforme. La décision de Sorbonne Université représente ainsi un acte de défiance vis-à-vis d’un système jugé incompatible avec les valeurs contemporaines de l’excellence académique et de la science responsable.

